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07-09-2010
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Sur les traces de Pouillon ... l'invincible visionnaire ! Version imprimable Suggérer par mail

"Je suis un caméléon" disait le célèbre architecte… Sans doute pour justifier ses capacités et son goût de l'adaptation à des situations différentes… Des projets qui s'énoncent comme des paris, des victoires sur le temps et la réalisation, réussissant à donner à chaque expérience, la dimension d'une aventure originale, hors normes.

Comment dissocier Fernand Pouillon du territoire algérien ? Chose impossible, tant l'impression fut grandiose. "J'ai considéré l'architecture comme un immense décor où le touriste doit être plongé comme dans une pièce de théâtre qui dure quinze jours, et où il se promène en changeant de scène, de tableau, de plateau. C'est une architecture qui appelle la curiosité – un appel aux fantasmes du touriste vacant – faite pour assimiler un monde différent, sa lumière, son climat, ses matériaux, les apports de son passé."

Son architecture moderne - si l'on peut bien risquer l'analogie avec la musique de Béla Bartok, mêlant ses thèmes aux musiques populaires - est métissée.

Pour l'histoire

Forte personnalité, prégnante et complexe, exprimant sa vraie nature par son goût pour le populaire et la canaille, d'une part ; le cultivé et l'aristocratique, d'autre part…Il fut l'un des premiers à avoir compris que la véritable question qui se posait tout de suite, après guerre, n'était pas celle d'un positionnement, d'un combat d'avant-garde, mais celle d'une nouvelle pratique à mettre en œuvre, pour précisément accomplir le grand objectif, le grand idéal du projet de la modernité : la réalisation du logement de masse.

Dans une certaine mesure, il tente par ses propres moyens d'achever cette espèce d'ambition sociale, qui est un peu utopique, généreuse, et qui se veut en prise directe avec les grands problèmes sociaux de son époque. Tous ses écrits sont parsemés de ce genre de réflexion… Et les grands ensembles témoignent de cette quête. Concernant la cité "Diar-es-Saada", il précisait : "J'avais décidé de construire des immeubles de hauteurs différentes, dominés par une tour de vingt étages dressée comme un beffroi au centre de la composition, sur la place du marché. Une seule route de circulation traversait la cité sur le grand axe du terrain (…) Sur tout son parcours, elle distribuait des places de dimensions et de caractères variés, véritables jardins suspendus ornés de dallages multicolores, de fontaines, de gazons, de mails, plantés de grands palmiers, de pins, de cyprès et d'essences locales diverses. Traversant la composition de part en part, ainsi qu'un coup de sabre, un chemin d'eau coulait d'est en ouest, dans la plus grande pente, pour dévaler en cascatelles superposées."

Et d'affirmer : "J'ai lutté seul afin que la partie négligée de l'architecture retrouve la vie, l'esprit et l'amour. Et cette partie représente 98% de la chose habitée dans le monde." C'est dire l'engagement, la démarche de cet entrepreneur qui se voulait – dans ses recherches - attentif à l'actualisation des traditions.

La situation algérienne

L'Algérie – dans sa conception, dans ses particularités – correspondait, pour le moins, aux aspirations de Fernand Pouillon. Jugez plutôt… Au début de la colonisation, Alger est caractérisée par une architecture dite de "préfecture" exportée sans adaptation de la Métropole… Puis au début du siècle, à l'initiative du Gouverneur général Jonnart, celle-ci est marquée par un courant inspiré des palais orientaux ou se référant aux constructions mauresques.

Dans l'entre-deux-guerres, de nombreux architectes, souvent nés en Algérie mais formés à Paris dans les ateliers de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts, proches du rationalisme d'Auguste Perret et des idées modernes de Le Corbusier réagissent à cette simple utilisation du pastiche arabe trop similaire aux pratiques de l'architecture régionaliste et sont à la recherche d'une architecture spécifique à leur pays entre tradition et modernité.

D'autres vont, d'ailleurs, plus loin et défendent l'idée que l'architecture moderne est méditerranéenne… Le climat, la lumière, le relief et la végétation du pays justifient le recours à des éléments architecturaux caractéristiques de cette atmosphère ; la terrasse, les galeries, les portiques, les volumes simples, l'enduit blanc, les claustras. Comme le souligne l'historien architecte Jean-Lucien Bonillo ; "même variété d'éléments qui, chez Fernand Pouillon, filtrent la lumière méditerranéenne, même délicatesse et poésie dans la peau des édifices où le façonnage et la mise en œuvre inventive et joyeuse des matériaux, pierre, brique, bois, béton, accrochent et piègent la lumière et le temps comme pour exprimer la mémoire des hommes et leur plaisir au travail."

En outre, le sentiment d'être Français, mais d'appartenir à un pays autre, développe chez les architectes d'Alger, le besoin d'un langage propre et la recherche d'une identité. Se développe alors l'Ecole d'Alger.

Autant de problématiques posées, à l'heure même où la question sociale est exacerbée dans ce pays, par le contexte colonial, les relations indigènes/européennes et les débats politiques sur l'assimilation.

Conjointement, l'Office public des habitations à bon marché est créé en 1921… La Régie foncière de la ville d'Alger voit – quant à elle – le jour en 1931. Dans la poursuite de cette entreprise, des immeubles de logements sociaux sont alors construits dans ces années-là.

En 1953, Fernand Pouillon arrive, donc, dans un contexte où la tradition d'une architecture métisse est constituée et les réalisations de bonne qualité.

Quand Jacques Chevallier est élu maire d'Alger… Son ambition est grande ! En 1955, il sera d'ailleurs choisi par Pierre Mendès-France pour occuper le poste de ministre de la Défense nationale. Pour Alger, son objectif avoué est de faire de cette ville, l'une des plus modernes de la Méditerranée et d'associer étroitement les Musulmans à ce projet…

Pour ce faire, il cherche un architecte à la mesure de ses dimensions, capable de créer une architecture monumentale de style méditerranéen… En somme une architecture inspirée des traditions locales… Et Pouillon fut consulté.

"Vous avez la réputation d'aller vite, vous faites des miracles" lui lança-t-on… D'autant plus, que l'architecte avait permis d'entrevoir la possibilité d'économies substantielles. Ainsi l'Algérie sera le premier champ d'expérimentation institutionnelle pour aborder la question du logement du plus grand nombre à moindre coût… Dans ses Ecrits, Fernand Pouillon précisait ; "C'était la première fois que, grâce à Chevallier, les Algériens allaient habiter une véritable ville (…) Jusque-là, on n'avait offert aux Musulmans que du bidonville perfectionné ou des cités de recasement."

Des intentions qui firent sa notoriété… Se plaisant à souvent répéter qu'il "comprit que l'architecture devait être un métier social "et donc qu'il "choisit d'être un architecte social." Soucieux de l'environnement, ces problèmes étaient sa préoccupation majeure.

Les grandes réalisations

La construction de 3 cités fut alors entreprise. Ce sont Diar-es-Saada, Diar-el- Mahçoul et Climat de France. Pour cette dernière, l'ensemble équivaut à une petite ville, avec sa propre hiérarchie de rues, de monuments et de quartiers résidentiels et ce construit sur un "terrain maudit frappé d'ostracisme technique par les géologues d'Algérie."

Les chiffres sont impressionnants, démontrant avec pertinence, l'aspect grandiose de ces constructions… Diar-es-Saada comprend 732 logements, Diar-el-Mahçoul ; 1550, Climat de France ; 4500…

Diar-el-Mahçoul a un aspect qui mêle culture ottomane et andalouse en déployant remparts turcs, jardins intérieurs, patios inspirés de Séville et de Grenade.

Pouillon était fasciné par ce pays où "Dans les cités du M'Zab et dans les oasis, il n'existe qu'une maison traditionnelle, mais répétée sous les aspects les plus humains, avec un maximum de fantaisie. La Casbah d'Alger est bâtie suivant les mêmes principes et il est indiscutable que nulle part, on n'éprouve une impression d'ennui ou de monotonie."

Diversité des écritures, sensibilité méditerranéenne dépeignent donc son œuvre, toute entière… "témoin de sa recherche d'une beauté familière, naturelle et intemporelle, de cette quête qui hantait déjà les Grecs anciens" s'empresse alors d'ajouter, Jean-Lucien Bonillo, commissaire de l'exposition qui vient de lui être consacrée à l'Abbaye de Thoronet dans le département du Var.

Et les commandes se suivèrent, comme dans une liste à la Prévert. Il y eut Oran, puis le Sud algérien… Les complexes touristiques et caravansérails, les lycées, les universités et leurs cités, sans compter l'aménagement du littoral et des ports, des villas particulières et des habitats collectifs. Nous sommes dans l'Algérie indépendante, dans une période qui s'échelonne de 1965 à 1984… Epoque où Fernand Pouillon aura beaucoup de demandes de la part de l'administration et du nouveau gouvernement en place. Mais les difficultés surgiront qui auront raison de ses efforts et finiront par soumettre l'architecture.

Des travaux qui perdurent de par le monde… Qui se souvient de ses conceptions en Iran, de la gare de Tabriz et de Machad, ainsi que de l'Etat major général et de l'Institut géographique de Téhéran ainsi que des villes militaires de Chahabad et Magharé ?

La vie de Fernand Pouillon est un véritable roman, dynamique, consensuelle à l'image de cet homme dont les écrits font encore date et deviennent de vraies références. Un cliché qui ne va pas sans rappeler la description faite par Paul Valéry dans Eupalinos ou l'architecte : "Je n'ai jamais vu de mortel plus varié dans ses moyens, plus instruit en stratagèmes, plus curieux de tout ce qui ne le regardait pas, plus habile à s'en servir dans les choses qui le concernaient (…) Il envisageait toutes les affaires sous le seul rapport de la pratique et des procédés. Même le vice et la vertu lui étaient des occupations qui ont leur temps et leurs élégances particuliers, et qui s'exercent selon l'occasion." Une grande figure devant laquelle, on ne peut que s'incliner.

Chantal GUIONNET

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