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Membre du Triumvirat de l'art contemporain avec Picasso et Kandinsky ; théoricien émérite au sein de la célèbre école du Bauhaus, ainsi que de l'Académie de Düsseldorf... Paul Klee, dont pensée et praxis renvoient à une conception structurale de la peinture... Dans son ultime désir d'exprimer en un seul mot, la pluralité, nous a ouvert les voies du possible d'un monde dont il maîtrisait pleinement la situation.
Après avoir longtemps oscillé entre littérature, poésie et musique dont sa vie entière fut imprégnée... Si Paul Klee a préféré la peinture, c'est - selon ses dires - qu'elle lui semblait très en retard et qu'il se sentait alors capable de lui faire faire un modeste progrès. Le qualificatif est faible pour décrire ainsi le saut immense qui allait désormais engager les arts plastiques dans une nouvelle voie. En avait-il réellement conscience ? Certainement, mais il en niait l'évidence. Humble et authentique, il ne réagissait qu'en fonction de ses propres instincts, faisant sans cesse appel à sa sensibilité frémissante. Autant d'impulsions qu'il couche sur ses toiles et qui se meuvent à l'infini au gré des excitations ressenties. Incertitude, malaise succèdent à l'exaltation et à l'affirmation d'un moi débordant d'énergie. Tout comme si - au fond de lui-même - ondulait une mer, capricieuse et tourmentée. Expressionniste, ironiste, acide et amusé... Tels sont les états d'âme qui décrivent le maître des premières années, fasciné alors par Michel-Ange et Goya. De cette avant-garde allemande ( l'expressionnisme), il en reprend les notions originelles de spiritualisation. Sa volonté de transgresser les conventions picturales traditionnelles et surtout l'aversion pour une conception trop simple du réel ramené à sa seule apparence extérieure, au détriment de l'expression du moi constituent le leitmotiv de son oeuvre. D'emblée, l'accent est mis sur la fonction mentale de l'art, sur ce pouvoir ayant ses racines non dans l'observation du visible mais dans l'empire global de la vie. Même ses oeuvres enchanteresses sont des mini tremblements de terre mentaux qui rejettent à leur surface des fossiles précieux et splendides. Précurseur en la matière, c'est tout naturellement que Paul Klee s'intéresse - dès 1912 - à l'art des malades mentaux, en leur accordant une valeur créatrice fondamentale. "Les oeuvres des malades mentaux sont à prendre souligne l'artiste plus au sérieux que toutes les pinacothèques, dès lors qu'il s'agit de réformer l'art aujourd'hui". Et de poursuivre "les malades mentaux sont des élus qui ont accès aux vérités multiples". Etudes qui furent, d'une part l'aboutissement d'une rencontre avec le docteur Morgenthaler à l'hôpital psychiatrique de la Waldau près de Berne et d'autre part du travail sur l'ouvrage d'Hans Prinzhorn qui leur est consacré... ce dernier situant la genèse de leurs oeuvres dans les couches profondes du psychisme. Des phénomènes parallèles se retrouvent chez les enfants qui - selon la thèse de Paul Klee - possèdent une sagesse à la source de leurs dons. "Moins ils ont de savoir-faire et plus instructifs sont les exemples qu'ils nous offrent... car purs et spontanés". Conscient de sa force vitale, l'artiste sait qu'un plasticien doit être - à la fois - poète, naturaliste et philosophe. Au Bauhaus, sa dualité foncière - ni entièrement écrivain, ni peintre pur - se manifeste avec éclat. A l'imagination et l'humour se superposent constamment l'ordre et la méthode. Ses travaux ressortissent - souvent - à toute une gamme d'observations et de calculs. Sur un total de 10 000 oeuvres, l'on en compte 8926 qui comportent des phrases bizarres qui en complètent ou en détournent le sens. C'est en 1923, qu'il adopte le dessin avec hachures, rayures, ou trames et qu'il peint ses premiers carrés magiques dont le total des propositions verticales égalerait celui des propositions horizontales. Cela ne présentait rien de déconcertant puisque Paul Klee n'était pas loin d'imaginer les arts plastiques comme une discipline scientifique dont le substratum poétique se fondait sur la mathématique. Quoi qu'il en soit, tandis que dans ses oeuvres, le rôle dévolu à l'inconscient diminue et que les références au concret se font plus rares, les éléments constructeurs prennent, eux, de l'importance. Alors même qu'il avait compris le caractère architectonique de l'art figuratif... Son but, à la fois proche et lointain n'était-il pas de mettre à l'unisson et en harmonie la peinture architectonique avec celle d'aspiration poétique ? A bien observer, Paul Klee a embrassé avec ardeur toutes les mouvances de ce siècle pour mieux les projeter à la surface d'un monde dont les mutations lui ont fait si mal. Son oeuvre remarquera André Masson, en 1946, "demeure sous le signe de la confidence. Elle est ainsi, à sa vraie place, dans l'ordre bien caché des valeurs spirituelles". Un art considéré - un temps - dégénéré par les autorités du IIIème Reich... qui, par sa profondeur et sa provocation, dérangeait l'ordre établi. Or, aujourd'hui, l'on ne peut sérieusement envisager l'étude de l'art en ignorant ce créateur - à part entière - insaisissable mais ö combien incontournable - et qui reste, plus d'un demi-siècle, après sa disparition - un acteur primordial de l'histoire de l'art.
Chantal Guionnet |